Futur – 77

Un des aphorismes préférés de ma Tante est que : « La vie est en sens unique sans espoir de retour. »

Sachant ce que je savais – si je puis m’exprimer ainsi – au sujet de Madame X, je trouvais que Barbara sous-estimait largement les changements qui s’étaient produits.

A Seligman, la ville se vante d’être « le berceau historique de la Route 66. » Il y avait un groupe d’asiatiques, que se prenaient en photos devant tous les endroits marqués « 66 », et devant toutes les voitures des années 50.

Nous nous sommes arrêtés à Kingman, où se trouve un centre ferroviaire pour gérer le fret industriel.

On peut y voir des conducteur prêts à monter dans leurs monstrueuses locomotives, avec leur Thermos à café et un petit bagage à main. La nuit, vu les temps d’attente pour attendre la passage de différents trains, ils ne dorment guère.

Nous sommes descendus au Brunswick Hotel, ouvert en 1909. Tout le charme de l’Ouest.

Kingman (1993)

Futur – 76

Comme dit ma voisine, « On ne sait pas où on en est mais, en tous cas, on n’y est plus. »

Harold me dit : « Toi et moi on a peut-être choisi parce que nous étions des personnes qualifiées pour leur incompétence. » Je n’étais pas loin de penser la même chose, même si, ni Barbara, ni Madame X ne nous avaient fait de reproches.

Quand à l’Homme en Bleu, il était sans doute de l’avis du trappiste Armand Jean Bouthillier de Rancé : « Je désire tellement d’être oublié, qu’on ne pense pas seulement que j’ai été. »

Pour l’instant je pensais à ce que j’avais vu. C’était Madame X – j’avais reconnu sa silhouette- qui avait tiré le cadavre (?) de l’Homme en Bleu. Elle n’a pas des formes féminines classiques, elle est grande et musclée.

Lors de mes études de psychologie (en première année de philosophie), pendant un test, j’avais eu 100% de réussite, pour lire des mots ou de courtes phrases, projetés sur un écran, durant 1/5000 millième de seconde.

..nous étions des personnes qualifiées pour leur incompétence.

Futur – 75

Ma voisine aurait dit, après ces regrettables événement : « Il faut casser la boucle karmique qui vous poursuit depuis un moment. »

Pendant que Barbara s’arrachait les cheveux (métaphoriquement), devant le désastre de notre plan.

En attendant, il fallait bien passer à autre chose. Je racontais à Harold la rencontre de Louis XIV et de de Madame de Sévigné le 19 février 1689, lors de la représentation d’Esther de Jean Racine, à la Maison Royale de Saint-Louis à Saint -Cyr.

Le roi dit à Madame de Sévigné : « Madame je suis assuré que vous avez été contente. »« Sire, je suis charmée ; ce que je sens est au dessus des paroles. »« Racine lui a bien de l’esprit. »« Sire, il en a beaucoup, mais en vérité ces jeunes personnes* en ont beaucoup aussi ; elles entrent dans le sujet comme si elles n’avaient fait autre chose. »**

Un échange de platitudes consternantes, entre le roi le plus important d’Europe et, probablement, la femme la plus spirituelle de France.

Barbara avait contacté Madame X par notre canal interne. Celle-ci avait pris acte de notre échec et nous avait demandé de continuer sur la Route 66, sans autre commentaire.

Je me gardais de dire à Barbara, ce que j’avais vu lors de la disparition du cadavre (supposé) de l’Homme en Bleu.

*Les demoiselles de Saint-Cyr jouaient Esther, y compris pour les rôles masculins.

**Source : Madame de Sévigné par Roger Duchêne, Fayard, 2002).

Esther de Jean Racine.

Futur – 74

Pour une fois l’IA avait été efficace, et avait déchiffré le message de l’Homme en Bleu : ZZXN EEIHIN IG JKOZ PKONV PEXJ I YXJ PWV PEWR. Celui-ci nous donnait rendez-vous à 1 km derrière le Twin Arrows Trading Post, (27 miles à l’Est de Flagstaff. Anciennement Canyon Padre Trading Post jusqu’en 1955).

Il voulait que nous réglions définitivement nos comptes, Barbara contre lui, avec seulement des pistolets genre Colt Single Action Army. Un duel face à face.

Nous sommes arrivés sur place. l’Homme en Bleu avait l’apparence de Lee Van Cleef et Barbara avait pris l’apparence d’Henry Fonda. Ils se mirent à vingt pas l’un de l’autre. Les petits yeux méchants de Lee Van Cleef me firent peur. Les yeux bleus perçants et glacials d’Henry Fonda, étaient ceux d’un tueur impitoyable et sans pitié.

Soudain ils dégainèrent, et Lee Van Cleef/L’Homme en Bleu s’écroula. Barbara sortit immédiatement la petite boite noire de sa veste, pour faire disparaître définitivement l’Homme Bleu. *

C’est alors qu’un espace de la taille d’une porte s’ouvrit, et quun homme (ou une femme ?) habillé en noir et masqué, tira le cadavre de l’Homme en Bleu en une demi-seconde. La fenêtre se referma. J’avais cru reconnaitre la silhouette, mais gardais cette découverte pour moi.

*On se souviendra qu’à Hong Kong, un nonne bouddhiste nous avait donné une boite noire de la taille d’une main : « Vous mettez votre main dans la boite et pensez à une entité (objet ou une personne) qui est devant vous, et que vous souhaitez faire disparaitre sur toutes les lignes temporelles.« 

Twin arrows

Lee Van Cleef.

Futur – 73

Meteor Crater est à 60 km à l’est de Flagstaff. Le cratère, en forme de cuvette, mesure entre 1 200 et 1 400 mètres de diamètre (soit à peu près 5km de circonférence), avec une profondeur de 190 mètres. Il a été créé il y a environ 50 000 ans, par l’impact d’une météorite de près de 50 mètres de diamètre, et d’une masse de 300 000 tonnes. 

Le souffle de la collision a probablement détruit instantanément toute forme de vie dans un rayon de quatre kilomètres. Dans un rayon de quatorze à vingt-deux kilomètres, l’onde de choc s’est propagée a 2 000 km/h, et a tout balayé sur son passage.

Il faisait vraiment très chaud et sec. Je manipulais une pierre des Batwas percée d’un trou, censée faire pleuvoir, mais ce fut un échec.

Nous suivions un chemin sur le bord du cratère, pour examiner une pierre où avait été inscrit : ZZXN EEIHIN IG JKOZ PKONV PEXJ I YXJ PWV PEWR signé « L’Homme en Bleu. »

Barbara poussa un soupir : « Si nous arrivons à comprendre cela, je me retirerai dans un couvent sur l’île de Prinkipo, pour devenir religieuse ». [En fait cette promesse était purement formelle, puisque le couvent de femmes – fondé en 569 sous Justin II – a disparu depuis longtemps] .

Voiture trouvée à proximité du cratère. (1993)

Futur – 72

Pour passer le temps, je racontais que Balzac avait une dette de 1200 francs à régler le lendemain, (un ouvrier gagnait 900 francs par an). Il promit au directeur d’un journal, deux grands articles contre 1500 francs, pour le lendemain.

Immédiatement, Balzac sous-traite le premier article à Edouard Ourliac, romancier et journaliste, qui sous-traite aussitôt à Gérard de Nerval. Balzac sous-traite le deuxième article à Théophile Gautier, « un gros paresseux », qui rendra l’article en retard. *

Je fis un four avec Barbara, qui ne connaissait aucun des auteurs.

Les traces pour retrouver l’Homme en Bleu se sont progressivement estompées, jusqu’à devenir indiscernables. On dirait que nous sommes à la recherche d’un triangle rond. Cela me fit penser à Djala al-Din Rumi (1207-1273): « Qui connait la puissance du cercle, ne redoute plus la mort. »

Nous étions arrivés à Flagstaff et nous nous étions arrêtés au Weatherford Hotel, (inauguré en 1900).

Un message de l’Homme en Bleu nous y attendait. A nouveau, comment avait-il deviné ? : « Pourquoi les lapins, qui mangent de l’herbe, ne sont-ils pas verts ? / La relation du langage au monde est instable / Le silence peut-il s’entasser en couches successives ? /

Pour Barbara, l’Homme en Bleu était, « un petit farceur. » Le lendemain nous devions aller à Meteor Crater, à la recherche d’une nouvelle trace.

*Source : Une histoire des haines d’écrivains de Boquel et Kern, Flammarion, 2009.

Meteor Crater. (SD).

Prix imbattables (1993).

Futur – 71

Nous avions quitté Gallup. Mon IA avait proposé d’analyser les noms trouvés sur les inscriptions, avec une méthode numérologique inspirée de la Kabbale, pour « déconstruire » l’Homme en Bleu.

Barbara avait refusé en l’insultant avec des noms d’oiseaux, en disant que l’IA avait était à la subtilité, ce que le batteur est à l’oeuf.

J’essayais d’alléger l’atmosphère en racontant que, lorsque j’étais chez les scouts, il y avait un scout de très bonne famille qui s’était fait exclure de chez les scouts, pour avoir aidé les vieilles dames à traverser la rue – en leur dérobant au passage leur porte monnaie.

J’avais eu un succès mitigé avec Barbara, mais Harold, qui avait été chez les scouts, avait apprécié.

Nos tentatives pour coincer l’Homme Bleu (et pour l’éliminer), semblaient se désagréger les une après les autres. Comme aurait dit Monsieur Moochaggo : « l’Homme en Bleu n’a pas dit ce qu’il sait, et n’a pas dit ce qu’il ne sait pas.« 

En passant à Holbrook, j’avais aperçu un homme « enveloppé, »qui m’aurait fait passer pour un anorexique.

Stand de tir ? (1993).

Rainbow Rock Shop, Holbrook. (1993).

Par P. Joubert.

Futur – 70

Nous étions devant deux inscriptions, supposées être celles faites par l’Homme en Bleu en 1858 et 1866.

Barbara nous a dit qu’il était probablement très vieux, puisqu’il avait connu le peintre Nicolas Poussin (1594-1665). Il avait eut – au cours des siècles – de nombreuses identités.

Screenshot

Laquelle était la bonne : R.H.O. ORTON (1866), ou R. C. LOGAN (1866), ou WILLIAMSON (1858) ?

Harold supposait que la seule solution acceptable était d’analyser la métaphore post-moderne de ces inscriptions. (La phrase la plus classe du monde ! Encore une mauvaise influence de Monsieur Moochagoo ?)

Il fut prié de garder pour lui des réflexions qui manquaient de clarté et cohérence.

Nous avions discuté de son âge, en supposant qu’un jour il en aurait plein de dos d’être l’Homme en Bleu et de ses différents masques.

J’avais beau faire des prières à Sainte Gertrude de Nivelle (629-659), une sainte totalement inconnue, mais que j’aime bien, rien n’y fit. Et je me souvenais d’un avertissement de ma Tante : « Les meilleurs idées peuvent avoir des conséquences néfastes ! »

Auteur : Charles M. Schulz.

Futur – 69

Le soir d’avant, nous avions vu au cinéma de Gallup, « Le patineur de la rivière des poussières. » Un film « cosmique », avec des séquences torrides au milieu d’un dôme géostatique.

Le lendemain, en allant vers El Morro National Monument, Harold m’avait confié qu’il avait commencé une thèse sur, « Le rôle du fromage dans la théologie de Saint Thomas d’Aquin. » Mais, dans une thèse, on ne sait jamais l’avance quels sont les aléas qu’on va rencontrer. Il avait abandonné.

Moi, j’avais pensé à faire un mémoire de philosophie sur, « La morale chez les vierges victoriennes. » Mais je m’étais souvenu à temps, que j’étais en philosophie des sciences.

Avec une source d’eau, El Morro National Monument a servi de lieu de campement pour les voyageurs du passé. Beaucoup ont laissé des inscriptions sur les parois (dont certaines du XVIIème), avec leurs signatures , leurs noms, les dates de leur présence.

Devant tant de choses intéressantes, je chantonnais : « Hélas, hélas, triste réveil des songes / Je t’appelle, ô nuit, rends-moi tes mensonges / Reviens, reviens, reviens / Reviens ô nuit mystérieuse. » (Gabriel Fauré). J’avais fait fuir un petit lapin, qui avait poussé un cri strident de détresse.

El Morro National Monument.

La source d’eau.

Le début du parcours des inscriptions.

Futur – 68

Dans le film, « Le Troisième homme », Harry Lime (Orson Welles), dit à Holly Martins (Joseph Cotten) :  « Vous savez ce que quelqu’un a dit – en l’Italie, pendant les trente années de règne des Borgia, connut la guerre, la terreur, les meurtres et des flots de sang. Mais elle produisit Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. La Suisse connut pendant cinq siècles la fraternité, la démocratie et la paix, et qu’est-ce cela a produit ? Le coucou. So long Holly. »

Mais qu’avait donc produit l’Homme en Bleu, malgré sa très longue existence (supposée) ? Rien !

Nous nous sommes arrêtés à Gallup au El Rancho Hotel. C’est là que R.E. Griffith, un impresario, fit construire un cinéma pour distraire les gens de la terrible crise de 1929. Il fit aussi construire El Rancho Hotel pour que les clients puisse vivre l’expérience du mythique Ouest. C’était un endroit parfait pour les réalisateurs et leurs vedettes.

Dans les années 60, durant le tournage de films dans les environs, l’hôtel vit passer (entre autres), Ronald Reagan, John Wayne, Katherine Hepburn, Spencer Tracy, Errol Flynn, Kirk Douglas, Gregory Peck, et Humphrey Bogart.

Le lendemain, nous devions aller à El Morro National Monument, à 90km, pour tenter de voir une inscription de l’Homme en Bleu, à l’époque de la guerre de Sécession.

El Morro Theater.

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