Tataooine – 59 Serious matter

Dans Twin Peaks, la dame à la bûche (Log Lady) fait part au début de chaque épisode, de ses réflexions métaphysiques : « On dit souvent que les yeux sont le miroir de l’âme. Alors nous examinons les yeux pour voir la nature de l’âme. Parfois, lorsque nous voyons les yeux – ces moments terribles où nous voyons les yeux, ces yeux qui n’ont pas d’âme – nous entrevoyons les ténèbres.. »

Le problème, c’est que je n’étais entouré que de robots dont les yeux ne m’indiquaient pas s’ils avaient une âme. Même le véhicule dont l’intelligence « dépasse de très loin notre entendement », d’après BB-8, ne laisse pas deviner s’il a une âme.

Afin de m’aider BB-8 consulta dans ses mémoires internes un ouvrage de Laurent-François Boursier, docteur en Sorbonne : « De l’action de Dieu sur les créatures, (..) où l’on examine plusieurs questions qui ont rapport à la nature des esprits et à la grâce. » (1713).

BB-8 me surprend en permanence par ses choix de lectures.

« Les robots ont-ils une âme ? », sonne un peu comme un titre de journal à sensation. Mais les journalistes ne connaissent pas mes robots qui les remplaceraient aisément (avec ou sans âme).

J’en étais là de mes réflexions, quand l’avatar du véhicule est venu me regarder droit dans les yeux. J’ai eu fugitivement l’impression qu’il voulait voir la nature de mon âme.

Il a dit : « Vous vous livrez au charme de la dissection des âmes ? Chez les robots, l’âme et le corps c’est comme le Couteau de Saint Hubert , dont on change tantôt le manche et tantôt la lame, et qui reste toujours le couteau de Saint Hubert. »

Je jouais la prudence et changeais du sujet : « Heu, je dois m’occuper avec BB-8 de ma choucroute au rat-womp crasseux. »

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Tataooine – 58 Interlude

« Votre billet précédent était particulièrement bien tourné. Des reflexions profondes et une belle scène de combat, avec un fond sonore magistral. »

BB-8 m’avait surpris par son commentaire (un soupçon d’ironie dans le ton de la voix).

« Vous n’êtes pas obligé de lire mon « journal » par dessus mon épaule. C’est assez personnel, et cela pourrait influencer le cours du récit. Certains pourraient vouloir se mettre en scène. »

La grand mère de ma voisine avait un aphorisme : « Les livres nous racontent des choses, mais ils ne nous écoutent pas. » J’aurais aimé que BB-8 et son immense culture, soit parfois semblable à un livre. 

Et j’en voulais toujours au véhicule (et à son avatar), qui me considéraient au mieux comme un épiphyte. J’avais échappé de justesse à parasite.

Il est vrai que j’avais du mal depuis le début de cette « aventure », à me trouver une utilité quelconque, surtout depuis que Monsieur Moochagoo (ou un de ses doubles) m’envoyait des messages sibyllins à travers l’ether.

Encore une chance qu’il ne m’ait pas dit : « N’oubliez pas de mettre votre crème de jour ; le soleil de Tataooine, ça ne pardonne pas. »

Aurais-je un jour mon heure de gloire ?

 

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Héros.

 

 

Tataooine – 57 Dies irae, dies illa

En écoutant « Ach, Schlag doch bald Selbe Stund » (Ah! ne tarde pas à sonner, heure bénie) *,   je pense à ce gourou qui dit à Agrippine ** : « Parfois vous avez l’impression qu’après la vie c’est la mort… »

Ma voisine à son avis sur ce genre de pensées : « On ne contrôle pas toujours ses élans mystiques. »

La cantate de Bach rythmait les tonneaux que faisait le véhicule pour échapper à une nuée de chasseurs TIE/In, heureusement peu performants et sans boucliers défensifs.

Il en avait déjà endommagé une dizaine qui furent forcés d’atterrir.

Le véhicule m’avait emprisonné dans une coque pour mieux me protéger. Il avait fait une reflexion désagréable sur la déficience des organismes biologiques par rapport aux « organismes » robustes et remplaçables des robots.

J’avais décelé une déception dans l’attitude du droïde d’assistance médicale qui se réjouissait à l’avance d’exercer son art sur mes membres brisés.

Dans Rio Bravo, John Wayne – qui incarne un shérif – pénètre dans un bar et tire soudain un coup de fusil sur la surface en bois du comptoir. Le patron du bar qui a voulu saisir une arme sous le comptoir, se retrouve avec des éclats de bois plantés dans la paume de la main. 

Mon cas était à peu près le même. Nous avions été éraflés par un missile à concussion que le véhicule avait redirigé (mortellement) sur le tireur. 

Ma main gauche, parsemée de débris pointus venus de nulle part, fut immédiatement prise en charge par le droïde d’assistance médicale.

La cantate de Bach fut suivie par le Requiem de Mozart, notamment le formidable passage : Dies irae, dies illa. Durant ce passage le véhicule détruisit ou endommagea tous les chasseurs TIE/I restant.

Un guerrier mélomane..

* La Cantate BWV 95 de Bach

** BD de Bretécher.

 

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Agrippine.

 

Tataooine – 56 Limités !

Dans certaines circonstances où règne la confusion, je suis d’accord avec Agrippine, le personnage de Bretécher »: « Personne n’a besoin de savoir ce que je pense, et surtout pas moi. » 

Ma voisine me dit toujours : « Si vous êtes troublé, faites-vous brancardier à Lourdes, croyez-moi, c’est mieux que Brancardiers Sans Frontières. » Un conseil dont je ne comprends pas le sens exact, mais un conseil est un conseil.

Pendant que les deux droïdes de sécurité B1 et le droïde d’assistance médicale regardaient – sur les conseils de l’avatar du véhicule – « Secrets of the Incas » (1954), avec Charlton Heston en pré-Indiana Jones, BB-8 me prit à part.

Il me dit : « Vous ignorez qu’il existe une entente entre les robots de très haut niveau d’intelligence, comme le véhicule (ou son avatar). Il y a une vérité d’apparence pour les robots « inférieurs » comme nous, et pour les humains, considérés comme un peu limités par leur cerveau illogique. Et il y a une vérité pour les robots de haut niveau, qui dépasse de très loin notre entendement et qui n’est jamais formulée. »

J’étais outré : « Le véhicule pense que nous sommes limités ! Il est gonflé ! Ce n’est pas vous qui l’avez réveillé et remis en route ? »

BB-8 continua : « J’ai bricolé son système d’alimentation en énergie, c’est exact, mais je n’ai jamais touché à son cerveau qui était en suspens. On ne sait rien de cette entente secrète entre robots de haut niveau, ni qui ils sont. Ne faites pas une totale confiance au véhicule. Quand il dit : « Où est la clé de tous ces mystères ? », vous pensez bien qu’il a la clé.

Ulcéré par l’accusation de limité, je me remis à lire « Bride of the Rain God » (1930), un livre que le véhicule m’avait imprimé en fac-similé, en me conseillant de le lire.

Le véhicule n’a pas de que des défauts, c’est certain.

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Tataooine – 55 Où est la clé de tous ces mystères ?

L’avatar du véhicule nous faisait écouter une chanson de Brownie McGhee : « All I want is my ticket / Please show me the train / I’m gonna ride, gonna ride / Till I cant hear them call my name. » *

Il me repassa la fin du message de Monsieur Moochagoo. Il avait réussi à récupérer quelques paroles supplémentaires (nettoyées des parasites) : « Tout se passe exactement comme (…) l’avions prévu. Mais mon moi de Saint-Sul(…) ignore (..) quoi il parle, il est trop impétueux. »

L’avatar du véhicule, d’habitude peu disert, me dit : « J’ai fait procéder à certaines recherches par mes systèmes internes. Il semble impossible de savoir lequel des deux Moochagoo est du futur ou du passé. Un des deux est-il un bio-robot ? Avons-nous affaire à une machination de l’Empire ? Où est la clé de tous ces mystères ? »

BB-8 semblait surpris par un aussi long discours, et se fit tout aussi énigmatique: « Le premier devoir d’un voyageur, c’est de ne s’écarter jamais de la vérité. » **

J’avais pourtant une attitude éphectique quand à la double nature Monsieur Moochagoo. Peut-être se jouait-il de moi ? J’aurais du l’asperger avec de l’eau bénite,  (le diable a horreur de l’eau bénite).

Ah, que je regrettais les « loisirs de l’éternité » *** du Temple du Vortex Quantique!

Je fus heureusement distrait par les deux droïdes de sécurité B1 qui jouaient au bilboquet avec une adresse impressionnante. 

* Tout c’que’j’demande c’est mon billet / J’vous prie qu’on me dise où est mon train / J’m’en vais rouler, rouler / Jusqu’à c’qu’je puisse plus entendre crier mon nom.

** Les aventures du baron de Münchhausen de Rudolf Erich Raspe.

*** Proust.

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Tataooine – 54 Janus

Au moment où Monsieur Moochagoo discourait sur le tableau de La Lutte avec l’Ange de Delacroix :

« Vous devez comprendre que le texte de la Genèse ne parle pas d’un ange mais de l’homme. Il faut alors penser à un robot humanoïde (l’homme) qui lutte avec Jacob, mais sans vraiment vouloir la victoire. Il ne lui inflige qu’une blessure à la hanche à l’endroit du nerf sciatique. Et… »,

..je me retrouvais à nouveau dans le véhicule.

L’avatar du véhicule apparut devant moi. J’avais une communication. Avec son doigt métallique l’avatar traça à nouveau dans l’air un rectangle qui devint une image.

Comme dans un cauchemar, la tête de Monsieur Moochagoo apparût. La liaison était toujours aussi mauvaise. « pitoiiiiiiiiiit pitoiiit tuuuuuuuiiiiiiit crishhhhh, cruuuuuu, méfiez-vous de mon pitooooiiiit moi de pitpitpitaint-Sulpice. Cette histcrrrrrcrrrr de Jacob et d’un rob…cccccttttiiiik, c’est insensé. tuuuuuuuiiiiiiit… » (fin de la liaison)

Bon, voilà que j’avais affaire à deux Monsieur Moochagoo. Je pensais aussitôt à Janus le dieu romain qui a deux visages opposés, l’un regardant le passé et l’autre regardant le futur.

Je pensais aussi à Montaigne : « La défaillance d’une vie est le passage à mille autres vies. »

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Tataooine – 53 Eau bénite

J’avais beau ronchonner que le véhicule était un faux jeton, j’ai senti à nouveau qu’il se dissolvait. Et ce n’était pas une impression subjective.

Perplexe, je me retrouvais dans l’église Saint-Sulpice, chapelle Saint-Martin, devant une sorte de lessiveuse pleine d’eau bénite (c’est marqué EAU BENITEdessus).

Monsieur Moochagoo était à mes côtés et me disait : « Vous en avez à nouveau mis du temps pour revenir à notre époque, sur Terre. Nous sommes le 26 juillet 2017. Faites attention, le robinet se referme difficilement, voilà pourquoi il y a deux petites bassines. »

Je repris mes esprits avec peine :

« Je n’ai pas du tout l’intention de remplir une bouteille avec de l’eau bénite. En revanche je pourrais vous en asperger pour vous exorciser. Je vous croyais mort de vieillesse lorsque nous étions sur Tataooine cent ans dans le futur. Et puis soudain, ce message !

Pouvez-vous m’expliquer d’où vous émettiez ? Le message parasité était plutôt énigmatique. Vous disiez quelque chose comme :  « Ah, enfin une liaison, je répète : « Nous n’avons pas de formation en rien. » Que vouliez-vous dire ? »

Monsieur Moochagoo fit semblant de réfléchir et lâcha : « Je n’ai envoyé aucun message radio récemment, c’est certainement mon moi du futur. Désolé. »

Je ne le crus qu’à moitié. J’ai appris à évaluer ses airs de ne pas avoir l’air.

Il continua :

« Dans cette église, il y a une Chapelle des Saints Anges décorée par un peintre athée, Delacroix, de 1849 à 1861. Il a eu beaucoup de problèmes techniques (il a peint directement sur les murs). D’un côté il a peint, La lutte de Jacob avec l’ange, et de l’autre, Héliodore chassé du temple.

Dans la Genèse, La lutte de Jacob avec l’ange est un texte difficile à interpréter : « Jacob resta seul. Or, quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. /  L’homme, voyant qu’il ne pouvait rien contre lui, le frappa au creux de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant ce combat. / L’homme dit : « Lâche-moi, car l’aurore s’est levée. » Jacob répondit : « Je ne te lâcherai que si tu me bénis. » / L’homme demanda : « Quel est ton nom ? » Il répondit :  « Jacob. ».. » (Genèse, chapitre 32, 23-32).

La peinture de Delacroix est encore plus mystérieuse. »

Il me regardait toujours avec son air de ne pas avoir l’air.

Je restais muet. Là, j’étais perdu.

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La lutte de Jacob avec l’ange.

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Héliodore chassé du temple